Vers une souveraineté hydrique durable : la réutilisation des eaux usées, nouvel axe de la stratégie nationale au Maroc
Le Maroc intensifie ses efforts pour faire face à la raréfaction de l’eau, un défi amplifié par les sécheresses répétées et la pression croissante sur les ressources naturelles. Parmi les solutions durables adoptées, la réutilisation des eaux usées traitées s’impose aujourd’hui comme un pilier essentiel de la stratégie nationale de l’eau. Cette approche, fondée sur la valorisation des eaux non conventionnelles, offre une alternative concrète pour soutenir l’agriculture, les espaces verts et les usages industriels tout en réduisant la dépendance aux ressources hydriques traditionnelles.
Dans plusieurs villes marocaines, les projets de traitement et de réutilisation des eaux usées deviennent des modèles de réussite. À Marrakech, la station d’épuration de Sidi Ghanem, modernisée avec des technologies de filtration et de désinfection avancées, permet déjà d’irriguer les espaces verts, les golfs et les palmeraies de la ville. Cette initiative a permis d’économiser des millions de mètres cubes d’eau potable par an, soulageant ainsi le bassin du Tensift particulièrement vulnérable à la sécheresse. À Agadir, la station de M’Zar utilise un procédé de désinfection par rayonnement ultraviolet pour produire une eau conforme aux normes d’irrigation. Cette eau recyclée alimente désormais les golfs et certaines zones agricoles périurbaines, illustrant la capacité du pays à conjuguer performance technologique et durabilité.
Le potentiel de la réutilisation des eaux usées traitées est immense. Selon les projections du ministère de l’Équipement et de l’Eau, le Maroc vise à réutiliser d’ici 2027 plus de cent millions de mètres cubes d’eau traitée par an. Ces volumes, autrefois considérés comme des rejets, deviennent une ressource stratégique au service de la sécurité hydrique. Cette démarche contribue également à la réduction des rejets polluants dans les milieux naturels et à la protection des écosystèmes aquatiques, tout en limitant l’extraction excessive des nappes phréatiques déjà fragilisées.
Toutefois, la généralisation de cette pratique nécessite encore des efforts considérables. Le pays dispose d’un réseau de stations d’épuration en expansion, mais peu d’entre elles sont équipées de traitements tertiaires permettant une réutilisation sûre dans l’agriculture ou les espaces publics. Les coûts d’investissement et d’exploitation, bien que de plus en plus compétitifs, restent un frein pour certaines collectivités. De même, le cadre réglementaire, bien qu’existant, doit être renforcé pour mieux encadrer les usages, garantir la qualité de l’eau réutilisée et assurer la protection de la santé publique. Les agriculteurs, souvent réticents à l’usage de ces eaux, doivent être sensibilisés à leurs bénéfices économiques et environnementaux, accompagnés d’une formation technique adaptée.
La réutilisation des eaux usées s’inscrit pleinement dans la vision d’une économie circulaire de l’eau, où chaque litre est valorisé avant son rejet. En libérant des volumes importants d’eau douce, cette solution permet de réserver les ressources naturelles aux besoins prioritaires : consommation humaine, écosystèmes et productions agricoles sensibles. Elle crée également des opportunités économiques, notamment dans le domaine de la maintenance, de la gestion décentralisée des stations et du développement de technologies locales. Certaines startups marocaines se positionnent déjà sur ces créneaux, en proposant des systèmes modulaires de traitement adaptés aux petites collectivités et aux zones rurales.
Ce modèle, déjà expérimenté dans plusieurs régions pilotes, constitue une réponse pragmatique au défi du stress hydrique. Il traduit un changement profond dans la perception de l’eau : d’un simple bien de consommation, elle devient une ressource à gérer, recycler et préserver. La réutilisation des eaux usées traitées ne représente donc pas seulement une solution technique, mais une véritable transition culturelle et environnementale. Elle marque l’émergence d’un Maroc résilient, capable d’anticiper les crises hydriques à venir et de transformer la contrainte de la rareté en une opportunité d’innovation et de développement durable.